UNE MISSION A PARTAGER
Ce discours de Jésus à Capharnaüm s’achèvera quelques versets plus bas avec cette recommandation « Soyez en paix les uns avec les autres. » C’est peut-être ce qui commande tout l’ensemble de ces paroles de Jésus, à première vue un peu disparates. Ils sont là tous les douze, et Marc précise bien que c’est à eux que ce discours s’adresse.
La question posée par Jean, le « fils du tonnerre » comme Jésus les avait surnommés, lui et son frère, s’explique si …
On se rappelle le récit du choix des disciples : « Jésus monte dans la montagne et il appelle ceux qu’il voulait. Ils vinrent à lui et il en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher avec pouvoir de chasser les démons. »
…Il établit les douze : Pierre – c’est le surnom qu’il a donné à Simon – , Jacques, le fils de Zébédée, et Jean, le frère de Jacques – et il leur donna le surnom de Boanerguès, c’est-à-dire fils du tonnerre -, André, Philippe, Barthélémy, Matthieu, Thomas, Jacques, le fils d’Alphée, Thaddée et Simon le Zélote, et Judas Iscarioth, celui-là même qui le livra. » (Mc 3, 13-19).
Ce groupe est donc bien délimité et a conscience d’avoir reçu le pouvoir de chasser les démons en raison d’un lien très fort et particulier avec Jésus. Pas étonnant qu’ils réagissent aux prétentions de ceux qui, sans faire partie de ce petit groupe d’élite, osent chasser les démons en son nom.
Jean a exactement la réaction de Josué dans la première lecture, une réaction d’exclusion.
Josué, lui, était au service de Moïse depuis sa plus tendre enfance ; et quand Moïse s’était choisi un groupe de soixante-dix collaborateurs, deux d’entre eux, Eldad et Medad, avaient manqué à l’appel. Josué ne pouvait pas admettre que ces hommes choisis par Moïse mais qui n’avaient pas répondu à sa convocation puissent agir eux aussi sous l’impulsion de l’esprit. Et Moïse au contraire s’était réjoui et avait reproché à Josué cette forme de jalousie.
De la même manière, Jésus interdit aux Douze cet esprit d’exclusive ; quand Jean lui dit « Nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom sans faire partie de notre groupe, nous avons cherché à l’en empêcher », Jésus intervient très fermement : « Ne l’empêchez pas… »
On a très certainement là une preuve de l’extraordinaire paix intérieure qui l’habite : il ne prétend pas tout maîtriser ; il constate le bien qui est fait ; et il admet que quelqu’un puisse faire un miracle en son nom, bien que n’appartenant pas au groupe qu’il a lui-même choisi. En quelque sorte, sa mission lui échappe, il la partage avec des gens qu’il ne connaît même pas. Et il invite du coup ses disciples à ouvrir la porte : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous ». Manière de leur dire « il y a des gens qui sont des nôtres même s’ils ne sont pas sur vos listes ». On a peut-être là une illustration d’une autre phrase de Jésus « On reconnaît l’arbre à ses fruits » (Mt 7, 20)… « Supposez qu’un arbre soit bon, son fruit sera bon ; supposez-le malade, son fruit sera malade : c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre. » (Mt 12, 33). Et il en tire les conséquences : « Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. » (Mt 7, 19).
ON RECONNAIT L’ARBRE A SES FRUITS
Curieusement, cette comparaison ne se trouve pas dans l’évangile de Marc, mais notre texte d’aujourd’hui dit exactement la même chose ; et du coup nous comprenons le lien entre les divers propos de Jésus qui nous apparaissaient disparates tout à l’heure. Première partie : il y a de bons fruits à l’extérieur de la communauté ; c’est donc qu’il y a de bons arbres même à l’extérieur de la communauté ; « Celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ ne restera pas sans récompense. » A l’inverse, il y a de mauvais fruits à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté ; cela veut dire qu’il y a de mauvais arbres à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté ; et Jésus en tire la conclusion : tout comme il faut se résoudre à couper l’arbre malade, il faut résolument supprimer tout ce qui peut se révéler cause de danger pour la vie de la communauté.
« Si ta main t’entraîne au péché, coupe-la. Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le. Si ton œil t’entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer manchot, estropié, borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté tout entier dans la géhenne… » On se rappelle que la Géhenne est le ravin qui entoure Jérusalem au Sud et à l’Ouest ; lieu où l’on brûlait les détritus, il devait sa sinistre réputation au fait qu’il avait été également le lieu où l’on sacrifiait des enfants (au temps des rois Achaz et Manassé) ; cette pratique était totalement désapprouvée par les prophètes, si bien que la Géhenne était devenue le symbole de l’horreur absolue. Les prophètes localisaient dans la Géhenne le châtiment des impies au Jour du Jugement de Dieu.
Il est bien évident que Jésus ne conseille à personne de se mutiler : mais par ces phrases si violentes, il veut nous faire découvrir la gravité de ce qui est en jeu ici, à savoir la cohésion de la communauté. Du coup, Jésus entraîne ses disciples bien loin de ce qui, au début de ce même discours à Capharnaüm, était leur préoccupation majeure : à savoir lequel était le plus grand ! (9, 34). Ce qui leur permettra de vivre en paix les uns avec les autres, ce sera de partager la même passion pour le Royaume.